Nick Drake Five Leaves Left

Nick Drake Five Leaves Left – Enregistré entre juillet 1968 et juillet 1969 au Sound Techniques, Londres – Island records
Malgré sa réticence pathologique à se produire en public, c’est durant l’une de ses prestations à Cambridge que Nick Drake est repéré par un membre des Fairport Convention : Ashley Hutchings qui le dirige logiquement vers son producteur Joe Boyd. Référent de la scène folk-rock britannique à l’époque, Joe Boyd produit alors Fairport Convention mais aussi l’Incredible String Band.

Impressionné après l’écoute de quelques bandes, Boyd lui offre un contrat, salarie le chanteur 20 £ par semaine et commence ce premier album. Nick Drake a vingt ans.

Ses débuts sur Five Leaves Left sont d’une beauté assez déstabilisante. Drake y pose une voix calme, mesurée, aux mélodies presque élastique et au timbre des plus soyeux. Sa musique dépasse le cadre du folk pur et dur pour s’aventurer dans des sonorités classiques voire jazzy. Ce folk progressif dévoile une atmosphère sombre et mystérieuse, hantée et embellit par des arrangements de cordes complètement baroques.

En studio, Joe Boyd a besoin d’un arrangeur. L’homme de l’art convoque un orchestre de quinze musiciens, mais Nick Drake ne donne pas une bonne performance, ce jour-là. Il trouve la séance médiocre et préfère le travail d’un de ses amis de Cambridge, un certain Robert Kirby, qui lui a écrit des arrangements pour quatuor à cordes.

Boyd et son ingénieur sont tétanisés. Cette demande de l’artiste est la recette classique du désastre (Robert Kirby n’a jamais rien enregistré professionnellement).

Nick Drake Five Leaves Left
Nick Drake Five Leaves Left

Pourtant, après essai, Joe Boyd est convaincu. « Way To Blue », « The Thoughts Of Mary Jane » et « Fruit Tree » sont enregistrées en une journée avec Kirby. En écoutant le résultat, Joe Boyd confesse dans son livre de souvenirs « White Bicycle » avoir pleuré de joie et de soulagement.

Certaines chansons comme « Man In A Shed » sont dépouillées à l’extrême, à peine servies par l’étonnant Danny Thompson, jovial contrebassiste du groupe Pentangle, bonhomme dynamique qui propulse également « Three Hours » et « Cello Song ».

L’album pourrait être déclaré terminé si une chanson n’échappait à tout le monde. Cette chanson intitulée « River Man » sera sauvée par Harry Robinson, alias Lord Rockingham. Compositeur, ce personnage a signé la musique de nombre de films de la Hammer et peut orchestrer des contrefaçons de Sibelius à volonté.

Harry Robinson écoute Drake lui expliquer les spectres de violons qu’il recherche. Et relève le défi. Il dirigera un grand orchestre et enregistrera « River Man » en live, façon Sinatra/ Count Basie. Cette chanson est devenue la plus connue de Nick Drake.

Nick Drake Five Leaves Left
Nick Drake Five Leaves Left

Résultat. Un folk de chambre britannique très singulier et d’une élégance rare, illuminé par un jeu de guitare atypique et par un chant délicat, soyeux, déjà profondément mélancolique.

Le disque sort à l’été 1969. Le Melody Maker n’apprécie pas trop « ce mélange poétique de folk et de cocktail jazz ». Drake tente une tournée qui s’achève au bout de neuf dates en club. Il est incapable d’adresser la parole à son public, s’accorde longuement sans communiquer, vit sur scène un enfer personnel. Il n’insistera pas.

Son ami Kirby dira de lui : « Il lui fallait des auditeurs attentifs, recueillis. » Comme au Royal Festival Hall, en ouverture de Fairport Convention, son apparition la plus marquante. On l’envoya ensuite au casse-pipe de quelques gigs pour buveurs de bière.

Nick Drake
Nick Drake Five Leaves Left

On a beaucoup dit « intemporelles », pour qualifier les chansons de Nick Drake. Confusément, le monde ingrat de 1969 a dû se dire qu’il avait tout le temps de les apprécier.

Malgré une poignée de critiques bienveillantes, l’album « ne trouve pas son public », selon la formule. Pas même quelque part entre Donovan et Cat Stevens, au hasard d’un malentendu. Ceux-là, du moins, tournent à deux cents concerts par an.

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CRÉDITS : Nick Drake : chant, guitare acoustique, piano (10) – Paul Harris : piano (1, 8) – Richard Thompson : guitare électrique (1) – Danny Thompson : basse (1, 3, 6, 8, 10) – Harry Robinson : arrangements cordes (2) – Rocki Dzidzornu : congas (3, 6) – Robert Kirby : arrangements cordes (4, 5, 7, 9) – Clare Lowther : violoncelle (6) – Tristram Fry : batterie et vibraphone (10) –  Simon Heyworth : mastering – Joe Boyd : production – John Wood : ingénieur du son

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