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Sorti à l’aube du Summer of love de 1967, Nina Simone Sings The Blues est la confirmation d’une musicienne totale, autant chanteuse que pianiste, qui reprend à son compte, sous la houlette du blues, les plus grandes pages de la culture américaine. En se réclamant autant du divertissement populaire (George Gershwin) que de l’engagement des Noirs et de leurs luttes pour les droits civiques (Langston Hughes), Nina Simone s’apprête à devenir une icône indétrônable, incarnation féminine et féministe de l’intégrité et de la passion.

A partir de son live album In Concert, tiré de trois shows de mars-avril 1964, Nina Simone ne cherche plus à caresser l’oreille de son public dans le sens du poil. Elle est plus que jamais elle-même, scande, se scandalise, implore, défie, se recueille, interpelle et tente de comprendre la folie des hommes. Plus que sur tous ses autres disques de l’époque, elle apparaît ici dans toute sa singularité. Dans cette force vocale aride qui prend aux tripes et s’avère différente de celle de Billie Holiday, Ella Fitzgerald ou Sarah Vaughan.

Nina Simone Sings The Blues

Rarement souffrance et liberté ont résonné à l’unisson avec autant de force. Un parti pris qui irrite les programmateurs racistes de certaines radios du Sud du pays qui n’hésitent pas à renvoyer ses disques cassés à son label !

Non seulement Nina Simone prend désormais soin de chanter les droits des siens sur chacun de ses nouveaux albums mais ses positions sont de plus en plus radicales : elle soutient la lutte armée prônée par Malcolm X et non le pacifisme de Martin Luther King !

Elle participe à tous les événements et meetings des activistes les plus virulents comme le militant Black Panther Stokely Carmichael, et fréquente les intellectuels les plus engagés comme le poète Langston Hughes, la dramaturge Lorraine Hansberry ou l’écrivain James Baldwin. Avec Four Women, elle choque en décrivant et stigmatisant les quatre stéréotypes de la femme afro-américaine. Une chanson elle aussi interdite par de nombreuses radios.

Nina Simone Sings The Blues
Nina Simone Sings The Blues

En 1967, elle passe chez RCA Victor et enfonce le clou avec Nina Simone Sings The Blues, comme un nouveau départ assez éloigné de ce qu’elle a proposé chez Phillips. Epaulée par un somptueux tandem de guitaristes (Eric Gale et Rudy Stevenson), un bassiste (Bob Bushnell), un batteur (Bernard « Pretty » Purdie), un organiste (Ernie Hayes) et un harmoniciste et saxophoniste (Buddy Lucas), Nina Simone revient aux sources d’une certaine simplicité, d’un son brut, sans fioritures aucune.

Comme à l’accoutumée, elle brasse le jazz, le gospel, le folk et évidemment le blues pour en faire un style qui lui est propre. Certains instants sont de vrais sommets et rarement son chant n’a été aussi viscéral.

Si une grande partie de l’album a été écrit par de brillants auteurs-compositeurs tels Lil Green, Abbey Lincoln, Buddy Johnson et Nina Simone elle-même, les 12 titres donnent l’impression d’avoir toujours existé.

Nina Simone Sings The Blues
Nina Simone Sings The Blues

Sur « My Man’s Gone Now », chanson tirée de Porgy and Bess, l’opéra de George Gershwin, Nina renonce au style opératique en faveur d’un blues luxuriant. Louis Armstrong et Ella Fitzgerald l’ont déjà enregistré en 1958, et Miles Davis en 1959. Le personnage de Serena chante « My Man’s Gone Now » sur le corps de son mari, tué lors d’une rixe.

La plus ancienne de l’album, « The House of the Rising Sun », est une chanson folk, souvent appelée « Rising Sun Blues ». Racontant l’histoire d’une vie dévoyée à la Nouvelle-Orléans, sa date d’impression remonte à 1925, mais ses origines sont bien plus anciennes. Sa popularité est telle qu’elle a été interprétée par pléthore d’artistes tels que les Animals, Doc Watson, Bob Dylan, Frijid Pink, Dolly Parton. La version de Nina est rythmée, optimiste et pourtant terriblement sombre.

Nina Simone Sings The Blues – Langston Hughes

« Backlash Blues », l’un de ses derniers poèmes contestataires de Langston Hughes écrits avant sa mort en 1967, fait référence à une recrudescence d’actes racistes en réaction au mouvement des droits civiques aux États-Unis. Simone reprend avec émotion les mots de Hughes : « When I try to find a job, to earn a little cash, all you got to offer Is a white backlash. But the world is big, big and bright and round—and it’s full of folks like me who are Black, Yellow, Beige and Brown ».

Backlash Blues accuse également le gouvernement d’augmenter les impôts, de geler les salaires et d’envoyer ses fils au Vietnam. Elle décidera d’ailleurs de cesser de payer ses propres impôts, ce qui la conduira devant les tribunaux et la poussera à fuir son pays qu’elle baptise “United Snakes of America”, les “Serpents-Unis d’Amérique”…

En plus de collaborer avec des auteurs comme Hughes, Nina Simone puise dans ses influences. Bessie Smith avec un titre publié en 1931 « I Need a Little Sugar in my Bowl ». Nina réinvente l’air et change le texte pour « I Want a Little Sugar in my Bowl ».

Nina Simone devient LA voix du mouvement pour les droits civiques, celle qui pousse sa communauté à être curieuse, fière et digne.

Nina Simone Sings The Blues
Nina Simone Sings The Blues

Cet énième combat se retourne vite contre elle. Les concerts s’annulent à la chaîne, son mari lui interdit d’apprendre à se servir d’une arme à feu, sa famille demande de plus en plus de soutien financier, le fisc lui réclame des sommes délirantes… Nina Simone ne s’est jamais sentie aussi seule. Pire, son caractère est de plus en plus incontrôlable et ses propos parfois incohérents.

En septembre 1970, elle jettera l’éponge, quittera Andrew mais aussi son pays, direction La Barbade. Quatre ans plus tard, elle s’envolera pour l’Afrique, au Liberia, accompagnée de sa fille Lisa. Une période qu’elle décrira dans le film What Happened, Miss Simone ? comme la plus heureuse de sa vie. Là-bas pourtant, son comportement déraille et Nina, l’ex-femme battue, bat à son tour sa propre fille. Une situation intenable qui pousse l’adolescente de 14 ans à retourner vivre chez son père aux États-Unis.

Ses délires se multiplient et ses ressources se tarissent. Elle a beau enregistrer quelques albums qui rencontrent un succès mitigé tant critique que public (It Is Finished pour RCA en 1974 et Baltimore pour CTI en 1978), son besoin d’argent la poussera à s’envoler pour l’Europe où elle espère que ses fans ne demanderont qu’à la voir sur scène.

Sources : www.discogs.com – www.qobuz.com – www.vinylmeplease.com – www.ninasimone.com

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