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Nina Simone, grande prêtresse de l’âme et voix de l’engagement

Never love alone
Nina Simone, grande prêtresse de l’âme et voix de l’engagement Posted on 17 mai 2019Leave a comment
Never love alone

Aretha Franklin et la soul, Ella Fitzgerald et le jazz, Mahalia Jackson et le gospel, Dinah Washington et le blues… Si la plupart des grandes voix féminines ont été affiliées à un genre, il en est une qui occupe une place à part : Nina Simone. Auteur- compositeur majeure, totalement maîtresse de son art, de l’écriture jusqu’à l’interprétation, Eunice Kathleen Waymon (de son vrai nom) laisse derrière elle une œuvre forte qui embrasse tous ces styles, des versions uniques de grands classiques. S’il fallait encore souligner la dimension et l’empreinte de Nina Simone, il suffirait de constater combien sa voix, son style, sont reconnaissables en quelques mesures. La marque d’une grande, « The High Priestess of Soul ».

Les derniers concerts de Nina Simone furent erratiques. Quand elle s’y présentait. Poignantes ou incertaines, ses prestations allaient avec son humeur, colérique, changeante, le caractère d’une femme insoumise, indomptable. Et fragile. Capable dans un même récital de vous arracher des larmes ou de balancer un thème à la va-vite parce que ce soir-là, il ne lui inspirait rien de particulier. Il lui fallait avoir envie pour donner sa pleine mesure. Dissimuler ou faire semblant ne collait pas avec le personnage, passionné et passionnel.

Le rêve brisé d’une surdouée

Née en 1933 à Tryon, en Caroline du Nord, la petite fille est élevée dans une famille religieuse : sa mère officie dans une église méthodiste. À l’âge de trois ans, elle joue du piano et son don éclate aux oreilles de tous lors des offices. Elle est capable de tout reprendre d’oreille. Ses parents décident de lui faire suivre des leçons particulière auprès d’une Anglaise venue s’installer dans cette petite ville du Sud : Madame Muriel Mazzanovich, « Miss Mazzy », lui fait découvrir Bach, Chopin, Brahms, Beethoven, Schubert. La gamine se prend de passion pour la musique classique.

Nina Simone

Première de sa promotion au lycée, elle reçoit le soutien des gens des environs environs qui s’unissent pour lui offrir une bourse d’études et lui permettre de rejoindre le prestigieux Curtis Institute de Philadelphie après le déménagement de sa famille en Pennsylvanie. Il lui faut d’abord suivre une préparation à la Julliard School de New York. Elle est la seule élève noire de sa promotion. Hélas, son rêve de devenir l’une des premières concertistes classiques afro-américaine s’effondre après le refus de sa candidature. Vécu comme un affront à caractère raciste, ce moment lui laissera un profond sentiment d’injustice.

La jeune musicienne donne des cours à quelques étudiants pour survivre et auditionne en 1954 pour un restaurant d’Atlantic City, le Midtown Bar Grill, qui cherche un pianiste.

Ce job alimentaire, très éloigné de ses aspirations, va s’avérer crucial dans son évolution. Le bouche-à-oreille fait son œuvre et l’on parle de plus en plus de cette femme chétive qui reprend des classiques de George Gershwin, Cole Porter ou Richard Rodgers et les drappe de blues, d’arrangements jazz, brillamment servis par une articulation limpide, héritage de ses leçons de classique.

Nina Simone

De ce corps menu s’échappe une voix mate, grave et intense qui saisit l’auditoire, soir après soir : le patron des lieux l’a convaincue de chanter, presque contre son gré.

De cet engagement dans les « flammes de l’enfer » selon sa mère, très pieuse, qui se refuse à voir sa fille jouer dans des leiux incertains, va naitre une vocation, celle de Nina Simone, le nom de scène que se choisit Eunice Waymon. Nina pour « la petite » en espagnol, Simone en référence à l’actrice Simone Signoret qu’elle a découvert dans le film casque d’or.

Nina Simone

Nina Simone, la voix de l’engagement

A vingt-quatre ans, une autre étape reste à franchir pour atteindre une exposition nationale. Un enregistrement en live parvient à Syd Nathan (le boss du label King de James Brown, c’est lui), qui la signe sur la firme jazz, Bethlehem. Nina Simone choisit de reprendre le thème de « Porgy & Bess » et « My Baby Just Cares For Me » au terme d’une session marathon de treize heures. Plus qu’il n’en faut pour accoucher de l’album Little Girl Blue, son premier, en 1958.

Très vite, son succès attire les moguls de New York. En 1959, elle rejoint la Big Apple, signée sur Colpix, une filiale de Columbia. Dans la foulée de la sortie de The Amazing Nina Simone, elle est programmée au prestigieux Town Hall où toute la presse assiste à la naissance d’une immense prêtresse sur scène.

Nina Simone

Nina Simone reprend des classiques du blues « Nobody Knows You When You’re Down And Out » (Bessie Smith), mais aussi « Black Is The Colour Of My True Love’s Hair » et « Brown Baby », une chanson d’espoir et de défiance, emblématique des années de lutte pour les Droits civiques, signée Oscar Brown Jr., qui sera présente sur At The Village Gate, son cinquième album. Elle épouse Andrew Stroud. Sa fille Lisa naît en 1962. « Les critiques ont commencé à discuter mon style », expliquait Nina Simone dans son autobiographie intitulée I Put A Spell On You, parue en 1991.

« Je leur compliquais la tâche : je jouais des chansons pop dans un style classique influencé aussi par mes années “cocktail jazz”. Ajoutez à cela les spirituals et gospels de mon enfance, le fait que le public du mouvement folk se reconnaissait dans ma façon de lier cette histoire personnelle avec l’histoire tout court : j’étais un casse-tête pour les spécialistes. »

Nina Simone

Au cœur des années soixante, Nina Simone, qui vient de rejoindre Philips, signe coup sur coup trois titres qui lui donnent une autre dimension aux yeux de l’opinion publique : « Mississippi Goddam » (un plaidoyer contre la ségrégation dans le Sud), « Four Women » (sur quatre stéréotypes de femmes noires) et sa reprise de « Strange Fruits », révèlent le courage et l’investissement de la chanteuse en pleine période de tensions raciales.

Toujours dans son livre de confessions, elle se souvenait : « J’étais tiraillée. Je ne voulais plus jouer dans des clubs sales, enregistrer dans des studios sales, la pop ne me satisfaisait pas, mais je ne me voyais pas réduire dans une chanson de trois minutes et demie les louanges d’un homme comme Medgar Evers (activiste noir, ndr). Mais son assassinat et l’attentat contre une église de Birmingham dans l’Alabama (ayant tué quatre enfants noirs, ndr) m’ont décidée à franchir le pas. J’ai alors réalisé qu’il n’y avait pas d’autres alternatives que de s’engager. »

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L’âme rebelle

Ces événements de l’année 1962 sont un tournant. Et ses enregistrements suivants portent encore une parole militante. Nina Simone participe aux marches de Selma à Montgomery, en 1965, ponctuées par le tragique « Bloody Sunday » du 7 mars. Son discours est radical, elle prône la lutte armée, plutôt que la non-violence recommandée par Martin Luther King. Cela n’empêche pas Nina Simone de continuer à chanter la passion, les désillusions sentimentales avec de belles réussites à la clef : « Don’ Let Me Be Misunderstood », « I Put A Spell On You » et sa version habitée du « Ne Me Quitte Pas » de Jacques Brel.

En 1967, elle signe sur le label RCA. S’ouvre alors l’une des périodes les plus fertiles de sa carrière, jusqu’en 1974. Ses textes explicitement ou implicitement sexuels, « Do I Move You » ou « I Want A Little Sugar In My Bowl » (sur Nina Sings The Blues) assument une grande liberté de ton, le cran d’une parole féministe, singulière et audacieuse pour l’époque. Comme si son engagement politique l’avait dégagée de toute retenue, elle aborde tous les sujets sans peur. Lorraine Hansberry, James Baldwin et Langston Hughes : les écrivains d’Harlem comptent parmi ses proches soutiens. Ce dernier offre même à Miss Simone son ultime poème, « Backlash Blues », peu de temps avant sa mort.

Nina Simone

Avec les années soixante-dix, sa vie personnelle est de plus en plus chaotique. Nina Simone voyage et vit à la Barbade, fuit le fisc, part au Libéria, en Angleterre, en Belgique, en France, en Suisse et aux Pays-Bas. Après son départ du label RCA, Creed Taylor la convainc d’enregistrer sur CTI en 1978. La chanteuse dira plus tard avoir détestée sa première session avec cordes et arrangements léchés.

Baltimore lui vaut pourtant de renouer le lien avec le grand public après quatre années d’absence. Ses albums suivants sont inégaux, ses apparitions de plus en plus incertaines. En proie à des problèmes d’addiction à l’alcool, elle oublie certaines dates, reste dans sa chambre d’hôtel quand des milliers de spectateurs l’attendent sur scène, ou donne des récitals encore traversés de moments déchirants, et d’autres qui frôlent la catastrophe.

Nina Simone

Dans les années quatre-vingt, elle signe au terme d’un repas arrosé, un nouveau contrat avec Elektra sur un bout de papier… Puis grave le prémonitoire, A Single Woman, son dernier enregistrement.

Fatiguée, Nina Simone décide de s’installer dans le sud de la France, à Carry-Le-Rouet, près d’Aix en Provence, courant 1993 Quelques ultimes soirées, à l’Olympia, dans quelques grands théâtres, montrent une femme à bout de force, mais admirée. « Un artiste est là pour conduire les gens vers des sentiments profonds.

Dans ces moments, il flotte alors quelque chose d’impalpable, de magnifique », écrit-elle encore, s’accrochant à cette intensité qui a caractérisé sa vie et son parcours. Elle n’ajuste plus l’énergie, sauf lors de quelques ultimes fulgurances. Elle s’éteint le 21 avril 2003. D’autres fortes voix, Myriam Makeba et Patti Labelle en tête, assistent à ses funérailles.

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