Posted in ALBUM

Abraxas (Santana), un deuxième opus allégorique et charnel !

Never love alone
Abraxas (Santana), un deuxième opus allégorique et charnel ! Posted on 13 février 2020Leave a comment
Never love alone

Santana Abraxas – Enregistré en avril-mai 1970 au Wally Heider Studios (San Francisco) et Pacific Recording Studios – Columbia
Encouragé par le promoteur local Bill Graham (patron du Fillmore, etc.), Santana se fait connaître localement dans un premier temps, avant d’être propulsé sur le devant de la scène du jour au lendemain, grâce à une prestation mémorable au festival de Woodstock et un premier album publié simultanément, contenant les classiques Evil Ways, Jingo et Soul Sacrifice. Un an plus tard, sous sa pochette peinte par Mati Klarwein (qui signe la même année celle de « Bitches Brew » de Miles Davis), « Abraxas » impose définitivement son stupéfiant mélange de rock, blues et salsa, ainsi que l’éblouissante virtuosité de son leader à la guitare.

Le graphisme de la pochette de Santana Abraxas va encore une fois jouer un rôle prépondérant. Au centre d’une allégorie baroque pose une languissante femme noire, totalement nue. La censure a vécu. Celle qui empêcha Jimi Hendrix de faire distribuer chez les disquaires le double Electric Lady land sous prétexte qu’on y voyait une ribambelle de femelles montrant leurs mamelles. Aux États-Unis, la permissivité dont bénéficie la pochette d’Abraxas est due exclusivement au fait que là nudité féminine y est représentée par une peinture et non une photographie.


Santana Abraxas

La même année, 1970, Miles Davis utilise la même astuce pour son Bitches Brew. A noter également que l’auteur s’est quelque peu autocensuré, plaçant symboliquement une providentielle colombe dans l’entrejambe de l’héroïne féminine. Cette héroïne symbolise la genèse africaine, matrice impassible révélant la fertilité créatrice des peuples africanisés.

Au-dessus d’elle, plane une femme, hybride, chevauchant un conga. Les seconds plans sont couverts de drapés et de paysages multicolores où se mêlent des femmes de la tribu Massaïs, chantant et portant la tenue cérémonielle. A leurs pieds, des offrandes vaudous.

Cette idole fantasmagorique n’est pas l’œuvre du hasard, comme l’indique la citation tirée de Demian, roman de l’auteur allemand Herman Hesse, imprimée au verso de la pochette : “Je contemplais l’image, en proie à une telle tension intérieure que je me sentais glacé jusqu’au-dedans de ma poitrine. Je questionnais l’image, je l’accusais, je la caressais, je la priais ; je la nommais mère, je la nommais amante; je la nommais catin et fille de joie, je la nommais Abraxas.”

Carlos Santana
Santana Abraxas

Ce paragraphe soigneusement choisi répond à une mystérieuse interrogation : “L’oiseau cherche à se dégager de l’œuf. L’œuf est le monde. Celui qui veut naître doit détruire un monde. L’oiseau prend son vol vers Dieu. Ce Dieu s’appelle Abraxas.”

Ce que le premier disque de Santana avait commencé à appréhender devient id rigoureusement conscient. La quête esthétique du groupe se doit de répondre exactement à la quête intérieure, mystique et philosophique de son leader.

Dans la mythologie, Abraxas représente une divinité conjuguant à la fois Dieu et le Diable. Carlos donne l’image de cette femme noire, inquiétante et magique, symbolisant l’Afrique, le berceau de sa toute nouvelle culture musicale. L’idée est illustrée par un titre remanié de Peter Green, Black Magic Woman précédé par un prélude allégorique écrit par Mike Carabello, “les vents soufflent, les bêtes pleurent”.

Une cascade de dochettes se mêle aux accords du piano acoustique, aux cymbales frappées par des mailloches, aux gémissements de la guitare emplissant l’air éthéré d’un violent sustain. Les percussions se superposent ensuite docilement pour permettre un solo de piano Fender Rhodes, tandis que les notes suspendues de Carlos le rejoignent puis disparaissent subrepticement.

Carlos Santana
Santana Abraxas

Lorsque ce climat s’efface, on retrouve le motif d’ouverture, où l’orgue remplace le piano en exploitant un contre-chant en ostinato. Les premières mesures voient l’arrivée des percussions et l’entrée de la guitare, patinée de soul, pour présenter une version latine de Black Magic Woman, à l’origine blues immaculé du Fleetwood Mac.

J’ai beaucoup de respect pour Clapton, mais Peter Green me semble le guitariste le plus proche de l’âme noire américaine. On sent qu’il pense incroyablement vite pour jouer très lentement. […] Je lui serai éternellement reconnaissant d’avoir écrit Black Magic Woman que je considère comme l’enfant direct d’Otis Rush. “Lorsque Peter a quitté Fleetwood Mac il est resté de longues saisons sans jouer. Un soir, à Fresno, il nous a retrouvés pour jammer. Gregg a pensé alors que nous pourrions reprendre ce morceau. Nous ne l’avions pas réarrangé, c’était juste pour jouer avec lui. Nous n’avions pas l’idée que ça puisse correspondre à notre identité. (Carlos Santana)

Carlos Santana
Santana Abraxas

Avec le Santana Band, Black Magic Woman devient finalement un gigantesque crossroad où se rejoignent les grands courants du blues et de la musique cubaine, en passant par la bossa nova. Carlos veut foire de cette version un hymne au métissage tout en lui insufflant profondeur et solennité. Son attitude à la guitare est tellement réfléchie et constante que son touché et son vibrato en solo comme en contre-chant prennent une dimension bien supérieure à ce qu’il avait pu montrer alors sur disque.

En guise de coda à Black Magic Woman, le petit récitatif d’ouverture reprend de plus belle, enchaîné cette fois à Gypsy Queen, reprise de Gabor Szabo transformée en ode africaniste primitive et furieuse. Le solo de Carlos devient espiègle et virtuose. Un premier riff bouleverse le climat en optant pour la samba.

Le deuxième reste en suspens grâce à un long sustain tombant dans l’escarcelle de Gregg à l’orgue, qui le transforme alors, avec les percussionnistes, en salsa volubile, Oye Como Va, reprise de Tito Puente. Rico Reyes chante, en espagnol, sous un déluge aérien de timbales, de congas, de bongos, de shekeres… Le tout s’entrecroise sereinement avec les solos, nerveux et ondulants de Carlos, puis totalement survoltés de Gregg Rolie. Une fois encore, la partie mélodique et instrumentale est réservée au seul guitariste qui déploie une verve rigoureuse, sans jamais trop s’éloigner de la couleur blues.

Santana
Santana Abraxas

L’enchaînement Black Magic Woman – Oye Como Va devient immédiatement mythique, le public lui conférant un statut d’hymne. Pourtant, aucun des titres n’est signé par le groupe.

“J’avais entendu Oye Como Va un soir à la radio, très tard. Le présentateur avait gueulé : ‘C’est l’heure de la fête !’. Et il était deux heures du matin. Je venais alors de quitter la maison de mes parents, et j’avais envie de vivre ma vie autant de jour que de nuit. Cette station était new-yorkaise et ne passait que de la musique afro-cubaine. Oye Como Va sonnait particulièrement bien. Dans Mission Street je me suis procuré le disque où ça figurait : El Rey, Tito Puente. Ce n’était même pas considéré comme l’un de ses succès. Pour moi, c’est cette chanson que j’ai envie d’entendre chaque fois qu’il y a une fête.” (Carlos Santana)

C’est avec cette jovialité simple que Carlos Santana fait passer ses reprises pour des créations. Chaque moreau correspondant à une étape de son existence, Oye Como Va symbolise l’insouciance de la jeunesse, l’authenticité du jeu, le plaisir de la pulsation et fait oublier la maigre portée des textes.

La coupure s’opère, avec Incident At Neshabur, hommage impressionniste au grand rêve d’indépendance de Toussaint et de ces esclaves haïtiens du début du dix-neuvième siècle.

Carlos Santana
Santana Abraxas

L’utopie sera effacée dans un bain de sang par les armées napoléoniennes. Incident At Neshabur débute dans la frénésie et la furie d’un tempo jazzifié au piano acoustique. Gregg et Carlos improvisent comme des forcenés mais seul ce dernier exploite une périlleuse montée harmonique avant que le climat ne s’abandonne au saudade d’une mélodie brésilienne. Le tempo s’oriente alors vers une bossa nova, spasmodique et blessée, sur laquelle le pianiste Alberto Gianquinto explore les derniers contours harmoniques comme s’il caressait un sensuel souvenir d’où renaîtront, par le truchement d’un petit riff espiègle, les plus beaux espoirs de revanche.

Neshabur était le lieu où Toussaint vivait avec son armée de révolutionnaires noire. […] Alberto nous a beaucoup aidés pour ce morceau. La première partie vient d’un thème de Horace Silver, Senor Blues, la partie lente est une émanation de This Girl’s In Love With You, une chanson d’Aretha Franklin. (Carlos Santana)

Outres les arrangements sud-américains d’Alberto Gianquinto, élans lyriques et sensuels, Abraxas propose d’autres facettes propres : Se A Cabo, pièce patinée, résonne comme une superposition de schémas luxuriants destinés à atteindre la transe percussive.

Son auteur officiel, Chepito, ne s’en prive pas avec l’aide de Michael Carabello, leurs motife tournant en spirale au milieu de riffi débridés. Gregg Rolie offre Mother’s Daughter, chanson résolument pop dont le caractère frénétique rappellera un certain registre d’écriture du tandem Robert Plant/ Jimmy Page. Composé par Carlos, Samba Pa Ti ramène tout ce petit monde à la raison, grâce à une ballade oscillant vers la bossa nova.

Carlos Santana
Santana Abraxas

L’apparition sereine du folklore brésilien est une nouveauté dans le groupe, largement due à Michael Shrieve. Carlos y trouve un tremplin idéal pour déployer des solos alternant phrasés mélodiques ‘et riff’s saturés, la rigueur tonale, peu contraignante dans l’ensemble, et la couleur dominante d’accords majeurs se mariant harmonieusement à ses capacités techniques.

Les deux derniers titres Hope You re Feeling Belter de Gregg Rolie et El Nicoya de Chepito Area, proposent deux extremes, aussi complémentaires qu’éloignés au premier abord. Le thème de Gregg est à la fois énergique, sauvage et acéré, rock et funky : son titre le plus célèbre sans doute, totalement en phase avec le son féroce du tout début des années soixante-dix et de ses grands représentants. Led Zeppelin ou Deep Purple.

Le titre de Chepito est tout aussi sauvage mais essentiellement caribéen et traditionnel : joute entre congas et timbales, ponctuée de chants, de cris et de palabres ; évocation figurative puissante, source d’influence pour bon nombre de groupes de jazz électrifié, en premier lieu Weather Report.

Santana Abraxas
Santana Abraxas

La seconde face de l’album peut paraître plus décousue au niveau du style, de l’unité dans le traitement des timbres, du son, mais l’orchestration renforce la cohésion et l’identité du groupe.

A sa sortie, Abraxas reçoit un accueil dithyrambique. Le clan jazz apprécie le travail novateur du groupe, le grand public acclame son aptitude a 1 exubérance, quant au milieu du rock il est conquis par sa capacité à jouer sur tous les registres.

L’influence de ce deuxième album sur le monde musical est immédiate, particulièrement dans le courant du jara moderne (binaire à l’époque). Bon nombre d’orchestres de “rock-mariachi” voient le jour. Les chiffres de ventes « le succès général de l’album sont en tout point phénoménaux. Comme le premier Lp du groupe, Abraxas se vend à plus de deux millions d’exemplaires.

Santana Abraxas
Santana Abraxas

Si le premier album était double disque de platine, le second sera quadruple disque de platine, des chiffres colossaux pour l’époque. Abraxas restera en tête des hit-parades américains dix mois d’affilée ! Le succès des singles Black Magic Woman et Oye Coma Va sera aussi prodigieux.

Abraxas, tout en confirmant, repousse les limites créatives qu’on avait cru déceler dans ce nouveau cocktail de genres, et cela grâce à l’émergence de deux instrumentistes : Carlos Santana, qui explose littéralement, et Gregg Rolie, volubile et infatigable ; l’un des claviers les plus avancés du moment. Le groupe demeure cependant parfaitement équilibré et d’une fluidité constante, n’hésitant jamais à exploiter au maximum des compositions extraordinaires tant par leur contenu énergétique que mélodique.

Afin d’expliquer l’engouement inouï que suscite cet album allégorique et charnel, Carlos définira sa recette de la manière la plus sybilline.

Avant il y avait soit le jazz, sort le blues. [… Si tu rajoutes des congas, la musique initiale prend immédiatement un air de fête. La mélodie est du genre féminin, le rythme masculin. Lorsqu’ils s’accouplent, ils génèrent un orgasme spirituel. (Carlos Santana)

###

CREDITS :

  • Alberto Gianquinto – Piano sur Incident at Neshabur
  • Steven Saphore – Tablas
  • Rico Reyes – backing vocal on « Oye Como Va », backing vocal and percussion on « El Nicoya »
  • John Fiore, David Brown – engineer
  • Rob LoVerde, Shawn Britton – mastering engineer
  • MATI – illustrations
Never love alone

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.