Posted in ALBUM

Sex Machine (James Brown), clef de voûte de la discographie brownienne

Never love alone
Sex Machine (James Brown), clef de voûte de la discographie brownienne Posted on 4 mai 2019Leave a comment
Never love alone

James Brown Sex Machine – Enregistré en 1969 – Bell Auditorium, Augusta USA – King Records
Passant sa vie sur la route, James Brown savait comme personne que le rock de la fin des années 60 était en train d’atteindre un formidable plateau. Les prestations des Who et Stones plaçaient la barre fichtrement haut. Et comme si cela ne suffisait pas, le funk des jeunes panthères noires piétinait ses plates-bandes.

L’Amérique de l’époque se passionne pour Sly Stone, les Isley Brothers… James Brown veut répondre, d’urgence. Voilà pourquoi, à 36 ans, il remet son titre en jeu, enregistrant un disque en public dès juillet 1969, avec son vieux groupe dans lequel étincellent les cuivres de Maceo Parker et Fred Wesley. Cet enregistrement constituera les premiers titres de James Brown Sex Machine. Ce big band donne le maximum, même si entre le groupe et le chef, rien ne va plus. Fatiguée des perpétuelles remontrances de son leader, la petite troupe songe à faire sa révolution.


James Brown Sex Machine

A l’époque, James est un petit César, un personnage cruel qui sait comme personne liguer sa troupe : contre lui. D’abord, il y a le système des amendes. Qu’on peut recevoir avant le concert (pour des problèmes vestimentaires) ou après (pour les proverbiales fausses notes repérées par lui seul). Voire avant et après, car James est seul maître à bord.

A titre d’exemple, on écoutera “Give It Up Or Turn It Loose”. Que le bassiste Sweet Charles Sherrell rate un pont, et le parrain intercepte le morceau au vol et se met à hurler une cascade de “hey no-no-no ” jusqu’à ce que le groupe retrouve son groove.

Ambiance. John Jabo Starks et Clyde Stubblefield (les batteurs, deux des meilleurs hommes que la terre ait jamais portés) jouent d’ailleurs en gardant un œil sur le patron, prêts à fracasser la caisse claire dès qu’il interjecte des “hit me !’ aussi furieux qu’imprévisibles.

James Brown Sex Machine

En mars 1970, la coupe déborde. Le vieux groupe (qui accompagnait James depuis les années 60) s’évanouit dans la nature à la veille d’une tournée. Seul Bobby Byrd, l’aboyeur, et Clyde Stubblefield, loyaliste vieille école, restent.

Nullement démonté, James Brown embauche un gang de huit teenagers de Cincinnati, les Pacesetters. A la basse, un gamin filiforme surmonté d’un extravagant dôme afro : Bootsy Collins. Pour ce kid déluré, James Brown est un héros absolu. Pour lui, il va faire à la basse ce que Jimi Hendrix avait fait à la guitare. Que ceux qui doutent écoutent sa prise de pouvoir à 5’20 du 5e index.

“Pour être franc, confiera le bassiste, des années plus tard, même sur scène avec James, j’avais du mal à croire que tout ça n ’était pas un rêve. ’’

James Brown Sex Machine

Au départ finement surnommé The New Breed, le groupe devient heureusement The JB’s. Un monstre. Car cette formation va tout simplement inventer le funk. Avec James Brown dans le rôle du patron. Notoire changement : au contact de ses nouvelles troupes, le Parrain a changé ses méthodes.

“ James ne nous a jamais collé d ’amendes, se souvient le guitariste Catfish Collins. On faisait le boulot, point final. ”

Gonflés par l’écoute de Hendrix et de fréquentes pauses pétard, les gamins déchaînés apportent à James leur adolescente énergie. Très vite, Bootsy et son frère vont étendre les titres, faire passer la basse instrument lead, cherchant constamment le groove, frôlant l’hypnose tribale. Comprenant ce qu’il peut tirer de l’aventure, James réserve une séance à Nashville.

Empilés dans un avion après un triomphal concert en Virginie, les gamins découvrent le studio Starday-King’s. D’abord hésitants, c’est à tâtons qu’ils tentent de rejouer “Give It Up Or Turn It Loose”.

James Brown Sex Machine

James Brown demande une première prise. Qu’il interrompt lui-même après un de ses rares cafouillages. La séance reprend Présent en studio, Alan Leeds, DJ et fan de la première heure, raconte :

“Alors, mystérieusement, dès la deuxième prise, nous allions assister à une formidable métamorphose. ”

Totalement envahi par ce qu’il faut bien qualifier de génie, James pervertit le processus, surfe sur le groove et se lance dans un match vocal improvisé avec Bobby Byrd. Extatique, formidable de présence et explosant de rage féline, le Parrain venait de transformer une pauvre jam nocturne en fusion d’orichalque, escaladant des Himalaya vocaux, grimaçant comme un forcené, nageant sur la polyrythmie fracassée par les frères Collins et le fidèle batteur.

C’est tout à fait symboliquement que l’ingénieur Ron Lenhoff suggère une troisième prise. Tout le monde sait et sent que la deuxième est la bonne. Restera au rusé chanteur à coller des applaudissements en boîte et un brouhaha général sur les dix minutes du titre phare, et le tour sera joué.

James Brown Sex Machine

“(Get Up I Feel Like Being A) Sex Machine” n’est pas qu’un hit, c’est un événement qui percute les charts avec la discrétion d’une locomotive pénétrant un magasin de porcelaine. Jour et nuit, les DJ noirs matraquent la version longue et les Afro-Américains relèvent fièrement la tête. James est dans le coup, James est bel et bien toujours l’Homme. Isaac Hayes et Sly Stone grinçait des dents. Tant pis, James est reparti.

La suite du double album est un passionnant effort de deux groupes. Bootsy et les new JB’s peuvent donc être entendus sur “…Sex Machine” et le medley “Bewildered/1 Got The FeelinV Give It Up Or Turn It Loose”.

Le reste du matériel a en revanche été enregistré à Augusta, ville natale du patron, avec son groupe vétéran et sa grande méchante personnalité. Le groupe des anciens offre des moments exceptionnels. La guitare de Jimmy Nolen est fantastique d’émotion, d’inventivité (“There Was A Time”).

Totalement à l’aise, James autorise de nombreux hurlements libres de cuivres (signe d’un très grand concert). Impeccablement soutenu, le patron se jette enfin dans les bras de son public pour une séance de massage de son ego surdimensionné. “It’s A Man’s Man’s Man’s World” montre James donnant tout, formidablement soutenu par un très réel public, mais gardant néanmoins un œil patronal sur ses musiciens (quand il rugit : “Arrêtez ce jazz ! ” on sent que le groupe va se faire drôlement remonter les bretelles en coulisse).

James Brown Sex Machine

On ta dit : ce double album est deux choses à la fois. Pierre angulaire de l’histoire de la musique noire, clef de voûte de la discographie brownienne. Il propose un souvenir du formidable modèle dit du mâle noir urbain 70 jetant ses ordres à la cantonade :

“Ne me donnez rien/ Ouvrez-moi juste la porte/ Je me servirai tout seul ”. Bien des années après, musardant sur l’infernal impact de son titre chaudière, James affirmerait : “Cette chanson, ‘…Sex Machine’, ah… J’ai mis bien des choses dedans. ” Tout est resté : blues, soul, rhythm’n’blues et le vieux mojo vaudou en prime, tout est là, un chef-d’œuvre funk qui déchire velu, pour des siècles des siècles, amen.

###

CREDITS :

Get Up (I Feel Like Being a) Sex Machine, Medley

Bell Auditorium, Augusta, GA

Never love alone

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.