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João Gilberto (João Gilberto), impressionniste jusqu’à l’évaporation

Never love alone
João Gilberto (João Gilberto), impressionniste jusqu’à l’évaporation Posted on 26 avril 2020Leave a comment
Never love alone

Joao Gilberto – Enregistré entre septembre 1972 et mars 1973 – New Jersey, USA – Polydor
Après son divorce, Joao Gilberto se partage entre le Mexique (où il réside deux années) et les Etats-Unis, donnant beaucoup de concerts, mais n’enregistrant qu’en de rares occasions. Il entame une vie commune avec Miúcha, sœur de Chico Buarque, avec laquelle il aura un enfant nommé Bebel.

Mais cette décennie est surtout propice à échafauder la légende de Joao Gilberto, mythe d’une star capricieuse annulant concerts et interviews au dernier instant, à qui on pouvait tout pardonner grâce à sa capacité de magnifier des chansons usées jusqu’à la corde, comme « Bésame Mucho ».

Les anecdotes fleurissent : inquiet de son absence, un organisateur de concerts le retrouve en train de chanter pour le personnel d’un hôtel. Montant sur scène, il égrène un chapelet de notes, puis… quitte la salle, déçu par l’acoustique de l’endroit. Et la plus belle : son chat, exaspéré de l’entendre s’accorder des heures entières, se serait suicidé !

Cette extrême méticulosité – voire maniaquerie – conduit Gilberto à peu enregistrer durant cette période. Mais 1973 reste une année prolifique pour le chanteur : il enregistre en effet Joao Gilberto, surnommé l’« album blanc » de la bossa, en référence à sa pochette presque immaculée rappelant celle du White Album des Beatles.

Joao Gilberto
Joao Gilberto

Dégraissé à l’extrême, allusif jusqu’à l’absence, impressionniste jusqu’à l’évaporation, Joao Gilberto, accompagné seulement d’un percussionniste aussi indispensable que discret, revisite de vieilles sambas, rend un discret hommage à la nouvelle vague représentée par Caetano Veloso et Gilberto Gil et livre quelques inédits de sa composition, dont une chanson tout en douceur pour sa fille Bebel.

Les conditions d’enregistrement sont idylliques : « On avait pour habitude de préparer le studio en début de soirée. Joao Gilberto arrivait peu de temps après pour discuter des morceaux avec la productrice Rachel Elkind puis nous descendions au studio. J’avais peu de pression tant les séances se déroulaient simplement. Je le trouvait plutôt modeste, un peu tendu se méfiant des autres, surtout des inconnus. J’essayais de ne pas le contrarier en étant agréable et la plus effacée possible. Il semblait beaucoup apprécier. João était très content des prises et du résultat final » (propos de W. Carlos).

Joao Gilberto
Joao Gilberto

Le disque s’ouvre sur une version de cinq minutes de Aguas de março, titre récent d’Antonio Carlos Jobim. Le temps est suspendu, on écoute Joao Gilberto reboucler et on pourrait l’écouter ainsi pendant des dizaines de minutes tant il y a dans ce mouvement perpétuel quelque chose de fascinant; son jeu, son chant, presque à contretemps, selon ce rythme intérieur impossible à anticiper. « Undiu », morceau instrumental quasi mystique est la répétition obstinée et obsédante du même mot plus de six minutes durant.

« L’effet intimiste qui se dégage de l’album est du au placement extrêmement proche des micros. Le risque avec cette technique sont les coups involontaires, les craquements, etc… Je n’ai pas eu ce problème avec João. Le tout a été généralement enregistré en une prise hormis les percussions sur certains passages » (propos de W. Carlos).

Joao Gilberto
Joao Gilberto

L’album offre son habituel assortiment de chansons classiques et contemporaines. Parmi les anciennes, trois titres de l’âge d’or de la samba des années 1930 avec des compositeurs comme Pereira (Falsa Baiana), Ary Barroso (Na Baixa do Sapateiro) et Haroldo Barbosa (Eu Quero um Samba).

Côté contemporain, il prouve que bien que vivant hors du Brésil, il n’est pas  déconnecté de l’actualité musicale de son pays. Il s’est d’ailleurs à l’époque rapproché du jeune groupe Novos Baianos. Mais ce sont deux autres fameux compositeurs bahianais qu’il choisit d’interpréter, et non des moindre, Caetano Veloso et Gilberto Gil. Avarandado du premier est magnifiée par un incroyable jeu d’arpèges.

Le génial Eu vim da Bahia du second résonne de manière autobiographique et nostalgique avec ces vers adaptés à l’expatrié qu’il est “je suis venu de Bahia chanter, je suis venu de Bahia conter, toutes les belles choses de Bahia ma terre natale… et un jour j’y retournerai“.

Joao Gilberto
Joao Gilberto

Compositeur peu prolixe, Joao Gilberto place deux de ses compositions dont Undiú une berceuse hypotonique écrite pour sa fille Bebel Gilberto et une valse sans paroles Como são Lindos os Youguis.

Avec « Izaura », chanson qui clôt le disque, on se voit gratifié de quelques phrases susurrées par Miúcha, compagne du chanteur, et c’est une étonnante Wendy Carlos (parangon de la musique électronique, dont on relève la participation dans la musique d’Orange Mécanique de Kubrick, et qui, alors qu’elle s’appelait toujours Walter, s’est attaqué à Bach à coups de synthétiseurs) qui joue à l’effacé ingénieur du son.

Comme souvent chez Joao Gilberto, l’innovation ne vient pas du répertoire mais de l’interprétation. Après tout, Miles Davis ne disait-il pas de lui qu’il pouvait “bien sonner même en lisant l’annuaire » ? Joao Gilberto prolonge et radicalise sa démarche, celle de l’épure de la samba, allant vers encore plus d’introspection, donnant à sa musique une dimension presque méditative. Il étire les petites sambas de quelques vers sur quatre, cinq voire six minutes. Il supprime les arrangements d’instruments à cordes qui l’accompagnaient jusqu’alors ; sa voix se fait plus murmure que jamais.

Les dix titres alimentent un disque hors norme et hors mode. Joao Gilberto, seul maître à bord, définit ici l’essence même de la bossa nova.

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TITRES :

1/ Águas Março (Tom Jobim*) – 5:26
2/ Undiú (João Gilberto) – 6:40
3/ Na Baixa Do Sapateiro (Ary Barroso) – 4:45
4/ Avarandado (Caetano Veloso) – 4:30
5/ Falsa Baiana (Geraldo Pereira) – 3:47
6/ Eu Quero Um Samba (Haroldo Barbosa, Janet De Almeida) – 4:47
7/ Eu Vim Da Bahia (Gilberto Gil) – 5:53
8/ Valsa (Como São Lindos Os Youguis) (Bebel) (João Gilberto) – 3:33
9/ É Preciso Perdoar (Alcivando Luz, Carlos Coqueijo) – 5:09
10/ Izaura (Herivelto Martins, Roberto Roberti) – 5:33

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CREDITS : João Gilberto : voix, guitare – Sonny Carr : percussion – Miúcha : voix sur « Izaura » – Rachel Elkind : producteur – Wendy Carlos : ingénieur du son

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