C’est une cité imbibée. D’eau. D’alcool. Il suffit d’en lire les premières descriptions après sa fondation par les Français en 1718. On voit en La Nouvelle- Orléans une manière de lupanar grisant pour l’Amérique ; vomie par les bigots, convoitée par les immigrants.

La cité est d’abord un melting pot, une sorte de réduit vibrant de l’Amérique, où les colons de Saint-Domingue, qui fuient la révolution haïtienne, s’installent, comme les Cajuns débarqués du Nord, puis les Noirs d’Afrique, contraints de s’implanter dans cette Louisiane qui s’invente, sorte de Babel toujours menacée d’implosion ou d’immersion.

Nouvelle-Orléans
Nouvelle-Orléans

Jusqu’en 1843, la Place Congo de La Nouvelle-Orléans accueille le dimanche des danses africaines. Des esclaves en permission et des affranchis s’y réunissent pour pratiquer le tambour – instrument généralement proscrit ailleurs dans le pays. C’est une Afrique déjà recomposée, rêvée, par des musiciens qui ont intégré le banjo et nombre d’instruments européens dans leurs chansons.

Dès le XIXe siècle, des Américains blancs parodient la musique noire, en se grimant la face (les « blackfaces »). On nomme leurs spectacles les « minstrel shows ». La fin de la traite, puis (a libération des esclaves permettent aux Afro-Américains de développer leur culture propre. Le Texan Scott Joplin est un des compositeurs majeurs d’un style élaboré de piano, le « ragtime ».

Mais c’est dans les clubs, les bars et les bordels que le jazz se fonde à La Nouvelle-Orléans. Le quartier chaud de la ville est baptisé « Storyville ». Les fanfares, « marching bands », traversent les rues du Vieux Carré lors des funérailles. Les instruments, cuivres et bois, constituent alors l’arsenal privilégié des musiciens noirs et du jazz naissant.

Le pianiste créole Jelly Roll Morton s’inspire de ces différentes expressions musicales ; il publie en 1915 la première partition de jazz, Jelly Roll Blues. Étrangement, c’est un groupe blanc qui enregistre le premier disque de jazz en 1917 : l’Original Dixieland Jass Band ouvre le terrain de l’appropriation des musiques noires par les Blancs, qui se poursuit dans tous les genres de la musique américaine au fil du siècle.

La Nouvelle-Orléans participe de l’histoire noire grâce à des figures quasiment légendaires comme le trompettiste Buddy Bolden, né en 1871, dont le son est capable de traverser les rives du Mississippi. Mais aussi Kid Ory, qui définit le trombone du jazz traditionnel.

Nouvelle-Orléans
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En réalité, chacun des instruments du jazz trouve son précurseur à La Nouvelle-Orléans : Sidney Bechet pour la clarinette, ou King Oliver pour le cornet. Mais c’est surtout le trompettiste et chanteur Louis Armstrong, surnommé « Satchmo », qui donne au jazz une résonance nationale, puis planétaire. Son exil, en 1922 à Chicago, marque le début de la métamorphose d’un style local sudiste en une musique classique américaine. À la fois art de célébration, de nuit et de sophistication urbaine, le jazz crée sa mythologie à La Nouvelle-Orléans.

Dans les années 1990, le jeune trompettiste Wynton Marsalis lance un renouveau de la tradition néo- orléanaise, grâce au soutien de plusieurs théoriciens et du clarinettiste Michael White. Toute une génération se réclame, après les développements électriques du jazz, d’un retour aux « marching bands », à Louis Armstrong et au style « new Orleans » qui constitueraient, selon cette nouvelle génération, l’origine mais aussi l’apogée du jazz.

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